• E! 63 La gauche anticapitaliste Francis Vergne

    Au delà du salariat, avec le salariat.

    Contribution au débat.

    L'invitation des camarades du PG 63 à échanger autour du thème « Au delà du salariat » est bienvenue. S'ouvre là un vaste et important débat. Au vue l'ampleur du sujet, on comprendra que les remarques qui suivent n'abordent ici que quelques aspects de la question.

    Le salariat, ce qui a changé.

    Nous nous accorderons sans doute aisément sur le constat. Les conditions de travail et d'existence des salariés ont été profondément transformées en même temps que dégradées au cours de ces dernières décennies. Les changements technologiques et sociologiques sont considérables et connus.1 Mais il est parfois moins perçu voir occulté est que ce bouleversement est directement lié à une offensive de classe tout azimut menée par les forces et les politiques du capitalisme néolibéral. Lequel s'est imposé, consolidé et systématisé. C'est sur ce point que nous souhaitons en premier lieu mettre l'accent dans la mesure où les orientations politiques néolibérales se présentent souvent comme de simples adaptations naturelles et obligées à un monde qui change.

    Le grand tournant néolibéral des années 80 est en fait marqué par la mise en place d'un nombre impressionnant de mesures coordonnées et cumulatives qui ont eu pour objectif et pour résultat de refondre les relations salariales et de démanteler les principaux acquis sociaux obtenus par la lutte ou concédés par la classe dominante. La mutation introduite par le système néolibéral qui entend mettre le monde entier en marché touche ainsi l'ensemble des domaines.

    • le partage salaire/profit ou capital/travail est modifié en profondeur. Sur trois décennies, pratiquement tous les indicateurs s'accordent à reconnaître une perte de la part salariale dans la valeur ajoutée d'environ 10% .

    • le procès de travail est radicalement transformé avec le démantèlement des collectifs et l'individualisation. Il ne s'agit plus seulement de faire son travail en échange d'un salaire collectivement corrélé à sa qualification, mais de s'impliquer en intégrant individuellement les impératifs de compétitivité de l'entreprise et du marché.

    • Les institutions protectrices du salariat qui s'appuyaient sur une représentation syndicale sont contournées, voire supprimées. Vidées de leur substance ou dénaturées elles s'ouvrent à leur tour à la logique de la concurrence et du capital.

    • le salariat qui tendait à s'unifier se fragmente avec la montée du chômage et de la précarité.

     

    Difficulté et défis pour l'action collective.

     

    Ces transformations objectives pèsent sur l'action collective qui permet de dépasser la contradiction d'un salariat qui est à la fois objet de l'exploitation et de la domination capitaliste et sujet de résistances, de luttes et parfois d'alternative. L'une des caractéristiques de la période où le rapport de force entre capital et travail est fortement dégradé est l'amoindrissement de la capacité d'action collective. Ainsi le salariat et les organisations syndicales ou politiques qui le représentent ( ou prétendent le faire ) sont à la fois :

    déstabilisés par la concurrence généralisée.

    empêtrés dans un pseudo « dialogue social » réduit à l'approbation de reculs sociaux imposés.

    divisés et impuissants à s'opposer efficacement aux offensives néolibérales.

     

    Ce moment historique de recul qui va de pair avec une certaine intériorisation des défaites et des soit disant « contraintes » économiques pose à tous ceux qui ne se résignent pas d'immenses défis :

    face à la concurrence généralisée il s'agit de reconstruire à tous les niveaux ( inter professionnel, inter générationnel, international …) des pratiques de coopération et de solidarité.

    pour sortir du piège du « dialogue social »et reprendre l'initiative, il importe de placer les salariés et les privés d'emploi en situation de prendre la parole sur les lieux de travail comme dans l’espace public et, plus encore, de développer des espaces autonomes de culture et d'échange, gages d'une démocratie réelle.

    pour agir de façon efficace et dans l'unité, la convergence des luttes devient une nécessité. Elle passe entre autre par l'affirmation d'une solidarité plus active et plus concrète avec les précaires et les chômeurs et aussi par une articulation plus systématique avec les mouvements altermondialistes et les formes nouvelles de mobilisation et d'organisation qui sont apparues dans la dernière décennie.

     

    Le salariat reste le sujet social majeur des résistances et des luttes.

     

    Ce sont là à notre avis quelques orientations d'action nécessaires sinon suffisantes pour que le salariat puisse reprendre l'offensive. On pourrait ajouter, au titre de conditions plus favorables, la jonction entre le social et le politique comme entre le syndical et l'associatif ainsi que le dégagement d'un horizon à la fois commun et pluraliste. Il y a donc bien là un appel à construire une perspective qui va « au delà du salariat » au sens où la dynamique de lutte, de rassemblement et d'alliances a une évidente dimension citoyenne et de transformation sociale.

     

    Mais fondamentalement, ce sont les puissances (aujourd'hui bridées et aliénées) et les forces ( fragmentées et désorientées) du salariat et elles avant tout qui demeurent les acteurs émancipateurs majeurs dans la lutte des classes. Laquelle reste plus que jamais une réalité et un principe incontournable pour comprendre le monde dans lequel on vit et agir pour le transformer. Une certaine confusion ( sensible parfois au niveau du vocabulaire voire des concepts utilisés ) a pu se manifester et prétendre fournir des grilles de lecture plus pertinentes de la réalité sociale. Si certaines peuvent avoir une validité descriptive, voire pédagogique ( les 99 %.. ) peu résistent à l'épreuve stratégique. Il en va ainsi de l'opposition entre « inclus » et « exclus » ou entre « insiders » et « outsiders » , comme de l'usage aussi inflationniste qu'approximatif qui est fait de la notion de précariat ou encore de la « multitude » chère à Tony Négri. Pour le dire autrement, la démonstration ne nous semble pas faite que l'opposition centrale chez Marx entre prolétaires et capital soit caduque. Reste essentielle pour la compréhension du capitalisme.. et sa subversion la lutte entre la classe des prolétaires qui doivent pour vivre ou survivre vendre leur force de travail contre salaire ( classe qui loin de disparaître ou de se fondre dans une improbable « classe moyenne » s'est étendue et diversifiée et qui forme le salariat ) et possesseurs du capital et de l'état qui organise le maintien de l'ordre nécessaire à sa reproduction.

     

    Bien sur d'autres scénarios sont possibles. D'autres distinctions peuvent être faites pour donner un nom commun aux actions et aux acteurs qui veulent bouleverser le jeu politico médiatique et changer la donne. Nos amis de Podémos inspirés par Ernesto Laclau nous invitent à opposer la « caste » et la « plèbe » pour mettre en mouvement et constituer le peuple à travers ce nouveau récit. Au risque de placer des frontières arbitraires et d'introduire des démarcations qui n'épousent qu'assez imparfaitement les véritables fronts de lutte qui se jouent de ces catégories. Car qui peut décider que l'on est de la «caste » ou de la « plèbe » sinon l'engagement dans la lutte ( de la Marée Verte madrilène aux occupations indignées des places ) ? Bien plus que le verbe souvent manié avec brio par les dirigeants de Podémos, ce sont des pratiques d'action portées par la jeunesse tout à la fois massives, radicales et innovantes qui ont d'abord fait bouger les lignes.

     

    Au delà du salariat ou au-delà du capitalisme ?

     

    En sorte que penser «  au-delà du salariat » c'est encore penser et agir avec le salariat existant pour envisager et faire advenir un au delà du capitalisme. C'est ainsi que l'on peut comprendre les mots de Marx sur l'abolition du salariat dans une perspective qui prend sens dans une société débarrassée du despotisme du capital, de ses fétiches et des conséquences monstrueuses qu'il engendre, de la marchandisation des hommes et de la nature à la financiarisation des existences. Rien ne s oppose, dans une société socialiste, autogérée, qui réduirait le travail contraint et développerait le travail libre à ce que le rapport salarial, rapport d'exploitation et de domination, soit aboli ou s'éteigne et à ce qu'un salaire garanti et largement socialisé ne perdure que comme simple catégorie comptable.

     

    Il serait par contre très hasardeux, dans une société dominée le capital de vouloir dépasser ou contourner la condition salariale en faisant miroiter les avantages d'un revenu universel, alloué ( par qui, comment, égal pour tous quel que soit le pays ? ) indépendamment d'une activité sociale de travail qui constitue encore aujourd’hui le cadre principal de socialisation et de reconnaissance. Qui ne voit qu'un tel dispositif - avancé par certains néolibéraux – constitue une redoutable machine de guerre contre le salariat, ce qui lui reste des conquêtes sociales ( dont le droit du travail consciencieusement mis en pièce ) et le droit à l'emploi pour tous. La logique profonde qui sous tend de tels projets ( et dont la version « gauche » peut servir d'alibi ) est moins de dépassement que de dissolution voire de destruction du salariat dans sa forme collective et organisée.

     

    L'offensive néolibérale dynamite en fait le salariat sur deux fronts. Individuellement le salarié en activité ou au chômage est invité à se considérer comme un « entrepreneur de lui même » responsable de la valorisation optimale de son « capital humain » dont il doit entretenir et améliorer en permanence l'employabilité et la compétitivité. Peut être n'a-t-on pas été assez attentif à cet aspect de la révolution néolibérale qui considère le salarié comme un « sujet économique  actif » auquel il est imposé de se considérer comme un capital à  exploiter « librement ». Par rapport au capitalisme classique, on voit le glissement en quel sorte anthropologique : le salarié ne vend plus sa force de travail comme marchandise qu'il a et contre laquelle il reçoit salaire. Le salarié devient en lui même le capital qu'il cherche à valoriser. On objectera qu'il s'agit là de fictions. Le problème est que ces fantasmes ne sont pas simplement le produit de cerveaux dérangés mais qu'ils tendent à s'imposer comme nouvelles normes du travail. C'est déjà le cas avec les « macroneries » qui s'expérimentent aujourd’hui, qu'elles prennent la forme de « l'ubérisatsion » ou de la promotion sans limite de l'auto entreprise.

     

    La face complémentaire de cette injonction à l'auto exploitation est l'apparente concession faite d'un minimum de survie octroyé contre contrôle social et comportemental. Certains à gauche ont parfois voulu y voir, sous réserve d'amélioration et de généralisation des conditions d('attibution du revenu, l'opportunité d'expérimenter et de valoriser des modes d'existence dégagés, au moins en partie de l’aliénation salariale capitaliste et même de construire des formes de vie sociale libérées de la tutelle de l'argent roi. Certes, à l'extrême marge de telles tentatives ont pu voir le jour et il est bon qu'elles puissent poursuivre un chemin qui témoigne d'une aspiration faire société et vie commune autrement.

     

    Mais globalement et à large échelle, on ne voit pas très bien en quoi le sort réservé aux personnes tributaires d'un RSA qui pourrait préfigurer un revenu universel d'existence prépare à un avenir radieux. Toujours soumis à la course à l'employabilité tout en étant objectivement hors jeu, ce qu'ils subissent avant tout est la gène sinon la misère matérielle ( qui peut prétendre vivre dignement avec le RSA ? ) , la stigmatisation et l'humiliation morale, la suspicion et dépendance, Le sociologue Robert Castel a très justement dénoncé la situation de ces sujets pour qui « l'insertion »n'est plus une étape transitoire mais devient un état permanent qui caractérise leur condition de « surnuméraires » ou « d'inutiles au monde ». Observons également que loin de résorber les inégalités sociales, scolaires, culturelles ou encore de genre et ethniques, un tel dispositif les entretient et fixe les conditions de leur reproduction. Et prenons garde – quelques réminiscences d'histoire politique plaident en ce sens - que la constitution d'une nouvelle plèbe ( mal ..) nourrie de pain et de jeux, ne facilite une accumulation explosive de souffrances, de frustrations et de ressentiments qui en fasse une proie facile pour les fascismes en tous genres, anciens comme nouveaux. On les sait prompts à embrigader un tel « lumpen prolétariat » en butte au déclassement et possiblement tenté par les illusions d'une revanche aveugle. En dehors des promoteurs de ces barbaries, nul en tous cas n'aurait à gagner à séparer les plus fragilisés et les plus démunis et à les enfermer dans une condition qui les coupe du reste du salariat

     

    Un autre avenir pour le salariat.

    La conquête et la consolidation de droits universels.

     

    A l'envers des entreprises déjà trop avancées de déstabilisation du salariat qui le fragmentent et le fracturent, l'heure devrait être pour notre camp social à la reconquête de droits, égaux pour tous, universels et pour partie nouveaux.

     

    Le droit à une réelle sécurité sociale professionnelle en fait partie. Sans doute faut-il en préciser les contours pour éviter de la confondre avec le deal trompeur de la « flexisécurité » néolibérale. La réflexion et les réponses syndicales y contribuent et semblent pour l'essentiel converger. C'est ainsi que la CGT avance la notion de « sécurité sociale professionnelle »  selon deux logiques complémentaires. Il s’agit d’un côté de défendre un droit attaché à la personne, accompagnant le salarié quels que soient les aléas de sa vie professionnelle. Le nouveau « statut du travail salarié » s’appuie sur la continuation du contrat de travail tout au long de la vie professionnelle2: « Tu perds un emploi, ton contrat n’est pas rompu, tu es en recherche de réemploi »3 en gardant autant que faire se peut des liens professionnels jusqu'à retrouver un autre travail équivalent.

     

    Cette démarche revient d'autre part à remonter la protection au niveau du Code du travail, et non plus au niveau d’accords d’entreprise ou de branche. « Elle inscrit le droit à l’emploi dans une vision nouvelle du travail impliquant la reconnaissance d’un droit à la mobilité professionnelle, à l’organisation d’une carrière diversifiée, à la définition de formes de travail complémentaires. (…) Il s’agit de permettre pour les salariés le développement de nouvelles activités, une maîtrise nouvelle de leur cycle de vie, l’accroissement de leur responsabilité, de leur indépendance et de leurs capacités d’intervention dans le travail et la gestion. Il faudrait, pour gérer ces formes d’activités, de rémunération et de carrière, créer de nouvelles formes institutionnelles exprimant cette socialisation plus large des droits et des responsabilités4 ».

     

    Il a pu être objecté qu'une trop forte focalisation sur la sécurisation des transitions professionnelles risque paradoxalement de légitimer un « droit à la reconversion » au détriment d'un « droit à l'emploi ».Autrement dit, le risque existerait que des garanties individuelles détachées de l’emploi ne conduisent à une plus grande facilité de licenciement pour les employeurs. On voit ici que la ligne de démarcation entre une approche libérale de la « flexisécurité », prônée par l'Europe néolibérale et ses théoriciens5, et la protection des salariés par des droits individuels, peut être difficile à tenir. Et s'est faite entendre, dans les rangs même des organisations syndicales, la volonté de conserver « la défense de l'emploi » comme stratégie prioritaire avec comme objectif central d’empêcher par la lutte et le rapport de force les fermetures d’usines et d'interdire les délocalisations et les licenciements. On voit cependant la difficulté de l’exercice : comment rendre effective une exigence (zéro licenciement) qui suppose, outre le rapport de force, l'exercice d'un pouvoir des salariés sur l'organisation du travail et bien sûr les relais législatifs propres à fixer et faire appliquer cette nouvelle norme, soit l'inscription dans la loi de l'interdiction des licenciements.

    De tels débats sur les voies et les moyens permettant de « sécuriser l'emploi » continuent à traverser le monde du travail depuis les années 2000 et posent une question de fond qu'il ne nous appartient pas de trancher sur ce que pourrait être une articulation positive entre mouvement social et mouvement politique. Avec cependant la conviction que tout ce qui peut permettre de connecter et d'engager le salariat dans l’indispensable reconstruction des solidarités, à l’inverse du chacun pour soi néolibéral, est bon à prendre.

    Peut être faut-il y voir également l'indice de la nécessité, pour le salariat, d'une approche revendicative plus globale et plus systémique. Cette exigence ferait écho à des aspirations qui ont pu, par le passé, s'exprimer au travers de formules telles que « Travailler moins pour travailler tous et travailler mieux », reliant ainsi émancipation dans le travail et émancipation du travail. Elles gardent à notre sens toute leur validité. Prises à la lettre elles orientent l'action collective selon deux axes complémentaires :

    non plus la résorption du chômage et de la précarité au travers de mesures économiques aussi inefficaces et injustes que l'allégement des «charges patronales » mais leur éradication par la réduction du temps de travail et son partage entre tous.

    - le droit pour tous à un emploi et un travail , correctement rémunérés, stables et garantis, intéressants et évolutifs, correspondant à sa qualification, répondant à une utilité sociale et écologique.

    La liste pourrait sans mal être complétée mais probablement jette-elle déjà des bases pour une contre offensive globale du salariat et l'élaboration d'un horizon social et politique commun. L'objection éventuelle touche probablement moins la légitimité de chacune de ces exigences qu'une interrogation stratégique justifiée : comment aboutir ?



     

    Avec le salariat, pour l'auto gestion.

     

    Il serait assez vain de prétendre à une solution clé en main. Pour paraphraser Marx on peut penser que l'émancipation et le sort du salariat seront l'oeuvre du salariat lui même, des luttes qu'il mène et des pratiques sociales qu'il instaure. Si les déterminismes économiques et sociaux définissent les conditions dans lesquelles le salariat se meut rien ne prédétermine par avance les orientations et les modalités de son action. Largement majoritaire dans la société occidentale, qui a vu se confirmer de déclin, la quasi disparition.. ou la prolétarisation d'autres classes sociales (on peut songer au sort de la paysannerie , de l'artisanat, voire de certaines professions libérales ) le salariat dans sa diversité possède les ressources et l’intelligence collectives propres à faire société autrement.

     

    Bien que tenu en tutelle par le capital qui l'exploite, ses capacités de travail et d'invention excédent les possibilités de de captation et de contrôle du capital.  L'affaire n'est à vrai dire pas nouvelle : le savoir faire ouvrier s'est longtemps joué des prescriptions tayloriennes, au point qu'il est connu qu'une forme éprouvée de grève du zèle consiste à appliquer à la lettre les prescriptions des experts. Aujourd’hui les formes complexes et dématérialisées du travail requièrent à la fois une forte implication cognitive et des coopérations sophistiquées. Ce « travail invisible » irréductible à la réalisation immédiate de la tâche ou au travail prescrit est au cœur de la socialisation et de la conscience professionnelles. Son absence de reconnaissance voire sa négation sont source de beaucoup de souffrance au travail qui s'ajoutent à celles causées par le management par l'évaluation permanente de la performance et le stress. A l'inverse estiment des sociologues du travail comme Yves clot ou Yves Schartz, la prise commune de parole et d’initiative par les salariés eux mêmes sur les lieux de travail et sur le travail sont éminemment bénéfiques.

     

    En sorte qu'une autre voie s’ouvre, celle du pouvoir coopératif des travailleurs à partir du « collectif intellectuel » aujourd’hui informel et invisible qu'ils constituent et dont le défi est de faire advenir et d'imposer dans le travail son propre point de vue. C'est l'une des conclusions auxquelles parvient un ouvrage récent consacré à l'avenir du syndicalisme : «  Le travail ne serait tout simplement pas possible en l’absence de « sens du collectif »….. Contre une conception individualiste qui empêche la représentation juste de l’activité de travail, c’est-à-dire sa trame coopérative, il appartient au syndicalisme de tendre aux travailleurs un miroir exact de ce qu’ils font et de faire de cette essence coopérative de l’activité le fondement d’une action collective. En d’autres termes sa tâche générale est de faire advenir à partir d’une communauté d’expérience professionnelle une capacité politique d’action collective. » 6

     

    Ce renversement de perspective est à l'oeuvre dans les expériences de récupération d'entreprise

    de création de coopératives, d'expropriation et de réquisitions des biens vacants, de grèves actives avec reprise de la production, de contre-plans associant la population, en bref d'autogestion. Soit autant de germes d'un avenir que le salariat commence à s'inventer.... au-delà du salariat et des rapports de subordination qui lui sont imposés. Face à la guerre capitaliste, à sa gabegie et sa folie destructrices le salariat peut s'engager sur la voie de résistances créatrices, développer sa capacité à s'auto organiser, à gagner en autonomie, à s'auto gouverner. Il peut étendre la démocratie à la sphère économique et sociale d'où elle est singulièrement absente.

    C'est sur cette note d'espoir nous voulons terminer ( provisoirement ) cette réflexion. Probablement cette perspective qui est encore celle des « travailleurs librement associés » invite-t-elle à repenser le rapport à l'état, à la socialisation des moyens de production et d'échange  et des fonctions que s'arroge cet état et sa bureaucratie. Le débat peut ainsi se poursuivre.



    Mars 2016.

    Francis Vergne.

    Ensemble 63, la gauche anticapitaliste.









     

    1Un facteur de controverse touche aux transformations internes et à la composition du salariat qui ne peut aujourd'hui se confondre avec ni se limiter à la classe ouvrière industrielle mais qui inclut employés, techniciens et l'essentiel des cadres, soit autant de catégories différenciées mais qui n'en partagent pas moins objectivement la condition de prolétaires qui vendent leur force de travail manuelle ou/et intellectuelle.

    2 Bernard Friot, « La revendication d’un 'nouveau statut du travail salarié' à la CGT : enjeu d’unification du salariat ? », in Paul Bouffartigue, Sophie Béroud (coord.), Quand le travail se précarise, quelles résistances collectives ?, La Dispute, 2009.

    3 Entretien avec un syndicaliste, Bernard Friot, La proposition CGT de sécurité sociale professionnelle : de la sécurité sociale à la mise en cause du marché du travail, Institut européen du salariat, http://www.ies-salariat.org/la-proposition-cgt-de-securite-sociale-professionnelle-de-la-securite-sociale-a-la-mise-en-cause-du-marche-du-travail/

    4 Jean-Christophe Le Duigou, , « La sécurité sociale professionnelle : une utopie réaliste », Analyses et documents économiques, n°98, 2005 repris in Droit ouvrier, octobre 2015, p 606 - 611..

    5 Pierre Cahuc et Francis Kramarz, De la précarité à la mobilité : vers une Sécurité sociale professionnelle, La Documentation française, 2005.

     

    6Louis Marie Barnier, Jean Marie Canu, Christian Laval, Francis Vergne. Demain le syndicalisme. Repenser l’action collective à l'époque néolibérale. Éditions Syllepse. Mars 2016.


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